European Network against privatization and commercialization of Health and Social protection
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Une mobilisation européenne pour défendre la santé publique

D 22 March 2015    


Les mécanismes permettant d’attaquer les dispositifs de protection sociale sont subtils et variés : on en verra quelques exemples dans le petit tour d’Europe que proposait Jan Malewski en 2012. L’auteur évoquait aussi les résistances, parfois victorieuses, que suscitaient alors ces politiques de destruction. Continuons le combat !

Jan Malewski, rédacteur d’Inprecor et militant du Nouveau parti anticapitaliste (France)

Naissance d’une vache à lait

Les traités européens ne prévoient pas que les institutions européennes exercent des compétences directes en matière de protection maladie. De son côté, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) stipule que « la possession du meilleur état de santé qu’il est capable d’atteindre constitue l’un des droits fondamentaux de tout être humain, quelles que soient sa race, sa religion, ses opinions politiques, sa condition économique et sociale ».

Pourtant, la santé connaît une « libéralisation » croissante, mise en œuvre par l’OMC depuis 1995 et concrétisée par la signature de l’Accord global sur le commerce des services (AGCS). Ce mouvement s’est accéléré depuis l’éclatement des « bulles financières » en 2001 et en 2007. Potentiellement, la santé constitue en effet un très large secteur pour l’accumulation du capital, et les systèmes de protection contre la maladie apparaissent dorénavant comme une vache à lait aux yeux des capitalistes, toujours à la recherche de nouvelles sources de profits et de liquidités.

A la suite des politiques néolibérales, le financement de la protection contre la maladie est devenu la préoccupation centrale des gouvernements de l’Union européenne, à cause du décalage croissant entre les recettes (réduites par les nombreux « allégements des charges sociales » et de l’imposition du capital) et les dépenses (qui augmentent sans cesse du fait du vieillissement des populations et de l’augmentation continue des prix des médicaments ainsi que des équipements médicaux). Les tentatives de « maîtrise des dépenses » c’est-à-dire les coupes budgétaires, ont entraîné l’introduction, dans le domaine de la santé, de mécanismes s’apparentant à ceux du marché.

Libération et privatisation : une pandémie

En 1992, une réforme en Allemagne a introduit la concurrence entre les caisses de maladie, renforcée en 1997.

En France, ce mouvement s’est généralisé par l’ouverture à la concurrence du marché des assurances complémentaires des mutuelles, puis par la mise en place de la tarification à l’activité et de la convergence tarifaire au profit du lucratif, qui a définitivement disloqué la coexistence antérieure de réseaux sanitaires publics, privés non lucratifs et commerciaux.

En Grande-Bretagne, la réforme de 1990 a introduit la concurrence au niveau de l’offre des soins entre les agences sanitaires de district et les cabinets des médecins généralistes ; la gestion du parc immobilier a été confiée au privé. Cette concurrence a été accrue par une nouvelle réforme en 1999.

Ces mécanismes de « quasi-marché » mis en place en Angleterre ont servi de modèle de référence en Espagne. C’est en Catalogne que la concurrence entre établissements publics et privés a été le plus nettement mise en œuvre. Les soignants sont devenus des « entrepreneurs de soins » tandis que les hôpitaux se sont transformés en « entreprises ». Ce qui s’est traduit par des réformes managériales internes aux établissements, accompagnées d’une évolution du profil sociologique de leurs directeurs.

L’hégémonie idéologique néolibérale a conduit à la diffusion généralisée de la concurrence entre prestataires de soins, à la mise en place d’instruments de mesure de la performance des soins, ainsi qu’au transfert des « solutions » (schémas organisationnels, etc.) d’un pays à l’autre. Dans le secteur de la santé, comme dans d’autres, on a assisté à l’apparition d’une véritable élite internationale de « spécialistes », qui imposent dans leur pays les recettes néolibérales élaborées au plan européen et international (1).

Un récent rapport du secteur recherches de la Deutsche Bank (2), consacré à la croissance possible des revenus de la concurrence, indique qu’il y a « des bénéfices qui peuvent dériver de la privatisation des services gouvernementaux d’intérêt général, par exemple (…) des établissements de santé », car « fondamentalement, il s’agit de marchandises ». Il poursuit en expliquant que « les équipements (tels les hôpitaux), qui ne couvrent pas leurs frais d’exploitation et/ou sont endettés » devraient être privatisés « avec une remise correspondante » et que « c’est une manière pour le gouvernement de réduire ses futures obligations financières tout en offrant à ces équipements l’occasion d’être restructurés avec succès par les propriétaires privés ». Bien sûr, les gouvernements ont des obligations dans le domaine des services de santé ; mais le rapport précise d’emblée que « le gouvernement pourrait obtenir les services des fournisseurs privés en les payant » … Bref, les gouvernements devraient vendre avec remise les établissements de santé pour ensuite y payer, sans remise, les services nécessaires. Les auteurs signalent encore, en note, que si les gouvernements hésitent à vendre les biens publics face à une opposition citoyenne consistante les accusant de « vendre les bijoux de famille », « une importante partie du potentiel se trouve au niveau municipal, car les municipalités sont plus ou moins autonomes, ce qui constitue une clé d’une grande portée pour les initiatives de privatisation ». Cela sous-entend que les élus municipaux seraient plus « abordables »… ou corruptibles (3).

Ces « bonnes » recettes visent la « restructuration » du service de santé ; elles remettent en cause les acquis des salariés de la santé (salaires, conditions de travail, protection sociale…) en vue de réduire le coût de cette main-d’œuvre ; elles réorganisent les établissements de santé en vue de faire le tri entre les soins rentables, qui peuvent être privatisés, et ceux qui ne le sont pas.

De la Pologne à la Grèce, un tableau alarmant

En Pologne, le financement des soins a été transféré à un Fonds national de santé, divisé en structures régionales qui financent des contrats annuels fixes — donc indépendants de l’évolution des besoins des patients — avec les établissements, publics ou non. Ce système a d’abord permis de bloquer les dépenses, puis de rendre déficitaires les hôpitaux publics, qui ont l’obligation de soigner même lorsque leur contrat a été dépassé. La propriété des hôpitaux de proximité a aussi été transférée aux localités ou aux cantons, sans que ceux-ci ne disposent des budgets nécessaires. Une nouvelle loi a prévu que tous les hôpitaux endettés devaient être « commercialisés » (transformés en sociétés anonymes) avant la fin 2012, sinon leurs « propriétaires » publics devaient rembourser la dette en six mois.

L’effet espéré a été atteint : les hôpitaux sont aujourd’hui massivement privatisés. Ces hôpitaux privés, orientés vers la maximalisation de leurs bénéfices, profitent de toutes les failles du système de financement. Un récent rapport de recherche réalisée dans sa région par l’Université médicale de Gdansk (GUM) conclut que « les établissements privés : 1. offrent un éventail plus restreint de soins et utilisent fréquemment plus de 50 % de leur contrat pour une procédure unique ; 2. réalisent des procédures dont la marge est plus haute ; 3. évitent les patients dont l’hospitalisation pourrait être longue ; 4. dans certaines situations une sélection de patients du fait de l’âge peut se produire ». (4)

Le quotidien Gazeta Wyborcza résume : « Un patient atteint de complications nécessitant une hospitalisation prolongée ne sera pas accueilli dans un établissement privé car il n’est pas rentable. Où sera-t-il traité ? Dans les hôpitaux publics, où la majorité des malades n’est pas rentable, comme lui » (5). L’autre face de la médaille, c’est la remise en cause des contrats de travail (6) : une salariée du Centre médical de Piekary Slaskie, qui a été transformé en société anonyme détenue (encore) par la mairie, écrivait récemment dans une lettre à la presse : « Notre respectée Madame le PDG a eu une idée géniale : que toutes les aides-soignantes démissionnent et elle va les reprendre avec un contrat de commande (7). (Ce sont) des femmes qui ont vingt-cinq ans d’ancienneté, qui sont déjà exploitées par le dur labeur, qui en acceptant de tels contrats n’auront plus de congés payés, ne pourront plus prendre un congé maladie car chaque sou comptera pour elles. Elles vont simplement être détruites. Et quelle parodie — elles ne seront pas licenciées, elles doivent se licencier elles-mêmes ! (…) Les femmes sont brisées, elles ne savent pas quoi faire, elles n’osent pas dire NON à haute voix. Alors, en leur nom, je lance un appel au secours ! »

…. Les médias internationaux ne cessent de souligner la bonne santé économique de la Pologne (taux de croissance en 2011 : 4 %) et de la présenter comme un exemple, contrairement à la Grèce !

En Grèce, à la suite des mémorandums de la Troïka, on assiste à une véritable crise humanitaire et sanitaire. Alors qu’un mouvement avait imposé au cours des années 1980 un système de santé public et gratuit, il n’en reste que des ruines. Durant les neuf premiers mois de 2010, le budget du service national de la santé a été réduit de 60 %, entraînant fermeture des services de soins, suppression des emplois et diminution des salaires. Les hôpitaux psychiatriques, jugés non indispensables, ont fermé. Trois millions de personnes, soit près d’un tiers de la population, se retrouvent sans aucune couverture sociale, car l’assurance maladie est liée à un emploi. Les hôpitaux n’ont plus les moyens de fournir les médicaments. Et tout accès à un établissement de soins est conditionné par le payement d’un « ticket d’entrée » de 5 euros. Enfin une offensive raciste vise les immigrés, pointés comme « responsables du déficit » ; il est même demandé aux soignants de refuser les sans-papiers et de les dénoncer… Des femmes immigrées ont subi la « confiscation » de leurs nouveaux-nés, restitués à leur mère après acquittement du prix de l’accouchement (8) !

Les exemples polonais ou grec ne sont pas isolés. Alexis Benos écrit : « La réalité dans les différents pays est remarquablement semblable. La Belgique a annulé le droit de l’accès universel aux services de santé et légalisé la sélection au nom du profit des patients du secteur privé. En Grande-Bretagne, la liste des diagnostics qui ne sont pas couverts par les services de santé gratuits, car ils “ne mettent pas immédiatement la vie en danger”, s’allonge. Cette liste de procédures inutiles comprend même la chirurgie du genou, celle des articulations de la hanche et la cataracte ! En Espagne, après la fermeture des lits dans les hôpitaux publics, la santé est maintenant reconnue par la loi comme une marchandise, et le traitement des immigrés n’a rien à envier à la misérable politique de Papadopoulos et Loverdos [en Grèce]. En Allemagne, 30 % des hôpitaux publics ont déjà été livrés au secteur privé. (…) En Italie, la participation des patients au payement de leurs médicaments est passée de 35 % à 40 %. » (9)

Ajoutons qu’en Allemagne on assiste à une augmentation de plus de 11 % de la charge financière transférée sur les ménages, donc à une diminution de l’accès aux soins, et qu’en Belgique, où les hôpitaux appartiennent (encore) essentiellement au secteur privé non lucratif (associatif, mutualiste, etc.), les services sont petit à petit « externalisés » et une partie des subsides atterrissent de cette manière dans les caisses du privé. Les maisons de retraite sont différenciées : les plus rentables (les plus chères) sont commercialisées, ce qui s’accompagne d’une détérioration des conditions de travail des personnels. En Italie, le gouvernement Monti s’apprête à étendre son « plan d’économies » pour le porter à 25 milliards d’euros. Dans ce cadre les dépenses de santé « devront être diminuées de 1,5 milliard d’euros » (10).

Luttes victorieuses contre la privatisation

Ces politiques, justifiées par des raisons budgétaires visent en réalité à rentabiliser et privatiser la plus grande partie du secteur de la santé. Ce sont les exigences du capital qui déterminent les projets de « restructuration ». Par exemple, le groupe d’investissement Penta, que le syndicat des médecins slovaques LOZ/LUP a dénoncé comme étant le bénéficiaire de la privatisation du secteur hospitalier, écrit sur sa page web à propos de ses « critères d’investissement » que « le taux de rentabilité interne exigé est au minimum de 20 % pour chaque investissement » (11). Pour que les hôpitaux réalisent une telle marge, il fallait que le gouvernement slovaque casse la résistance des médecins, en particulier qu’il refuse leurs revendications salariales.

Après des semaines d’actions de protestation des médecins et les grèves des étudiants en médecine pour « sauver le système public de soins », et de négociations sans résultats avec le gouvernement, un tiers des médecins hospitaliers de Slovaquie ont annoncé qu’ils démissionneraient le 30 novembre 2011 si leurs demandes n’étaient pas satisfaites. Leurs revendications : le respect du code du travail et des règlements de sécurité du travail, la modification du système de financement des hôpitaux - qui ne reflète pas les coûts réels et qui permet aux cinq compagnies d’assurances santé de réaliser des profits -, l’arrêt de la transformation des hôpitaux en sociétés anonymes régies par le code du commerce, l’assurance que les salaires des médecins atteignent entre 1,5 et 3 fois le montant du salaire moyen (12). Le gouvernement a eu recours à l’état d’exception (qui impose la réquisition des médecins) et a fait venir des médecins militaires tchèques pour les remplacer : mais 1 500 médecins ont suivi le mot d’ordre syndical, bloquant ainsi le fonctionnement des hôpitaux et forçant le gouvernement à capituler le 5 décembre 2011.

« Par cette action, les médecins ont sauvé le caractère public des services médicaux en Slovaquie. La transformation de tous les hôpitaux en sociétés anonymes commerciales a été stoppée. Le prix réel des services médicaux, incluant les salaires des professionnels de la santé, a été adopté. Une loi sur le salaire minimum des médecins a été approuvée — actuellement il est fixé à 1,05 à 1,6 fois le salaire moyen dans l’économie ; à partir du 1er juillet 2012 il montera à une fourchette de 1,2 à 1,9 fois le montant du salaire moyen national. » (13)

En Roumanie, fin décembre 2011, dans le cadre de l’austérité prescrite par le FMI, la Banque mondiale et l’Union européenne (14), l’équipe du président Basescu s’est attaquée fin décembre 2011 au système de santé. Sa contre-réforme prévoyait une réduction de la couverture médicale afin de faire entrer au moins quatre assureurs complémentaires privés sur le marché de l’assurance maladie, ainsi que la « commercialisation » des établissements de santé, dont le Service mobile d’urgence, réanimation et désincarcération (SMURD). Raed Arafat, un médecin d’origine palestinienne, fondateur du SMURD et sous-secrétaire d’État à la Santé, a critiqué cette réforme lors d’une émission télévisée le 12 février 2012. Le président Basescu l’a alors insulté en direct et Arafat a démissionné, également en direct. Dès le lendemain la population roumaine, harassée par l’austérité, est descendue dans les rues de Bucarest et d’autres villes : le mouvement des « indignés roumains » venait de naître. Bien que le président ait d’emblée annoncé le retrait de la réforme et que Raed Arafat ait été réintégré au gouvernement, des milliers d’indignés ont occupé les rues malgré la neige et le froid,, jusqu’à obtenir la démission du gouvernement dirigé par Emil Boca, le 6 février. Un nouveau gouvernement de coalition des partis de droite, dirigé par Mihan Razvan Ungureanu, a démissionné à son tour trois mois plus tard. Des élections anticipées se sont tenues en novembre 2012. La mobilisation contre la « réforme » de la santé a ouvert la voie à la contestation de toutes les politiques d’austérité !

En Allemagne, la privatisation des hôpitaux a déjà bien avancé. La multinationale Frasenius, centrée sur les appareils puis sur les cliniques de dialyse, avant d’élargir ses activités à l’industrie pharmaceutique et aux hôpitaux, y possède déjà 75 hôpitaux. La décentralisation du système de santé — c’est-à-dire la décentralisation des dépenses — conduit les administrations locales à vouloir se débarrasser du poids des dépenses pour la santé. C’est dans ce cadre que la municipalité de Dresde a tenté de fusionner les deux hôpitaux municipaux qu’elle gère au sein d’une société anonyme et d’en transférer la gestion à un groupe privé, premier pas vers sa vente. Pour s’y opposer, une Alliance pour les hôpitaux s’est constituée, regroupant leur personnel, le syndicat Ver.di, le collectif « Bas les pattes devant les hôpitaux », les partis politiques (Die Linke, SPD…). 37 000 signatures ont été collectées pour le maintien du statut municipal des hôpitaux. Un référendum a été imposé et, le 29 janvier 2012, à la question « Les hôpitaux Dresden-Friedrich et Dresden-Neustadt doivent-ils garder le statut d’entreprises communales de Dresde ? », le « oui » a récolté 84 % des suffrages exprimés. La participation fut de 37 % des inscrits, soit bien au-delà du minimum requis de 25 %. Le résultat du référendum a été imposé à la municipalité de Dresde pour les trois années à venir.

Un mouvement de résistance européen est né !

Ces luttes victorieuses ont trois caractéristiques. D’abord, elles mobilisent bien au-delà des travailleurs de la santé, comme en Roumanie et à Dresde (Allemagne). Ensuite, les confédérations syndicales dominantes, faisant partie de la Confédération européenne des syndicats (CES), n’y jouent pas un rôle moteur, voire ne les soutiennent pas. Parfois — comme en Slovaquie — c’est un syndicat catégoriel qui y joue un rôle central. Finalement, la CES, qui dispose d’énormes moyens qui pourraient lui permettre ne serait-ce que de traduire et de faire connaître dans tous les pays membres de l’UE les attaques patronales et gouvernementales dont ses membres sont victimes et sur les luttes menées à l’échelle nationale, ne fournit même pas ces informations aux syndiqués. Alors que les capitalistes disposent de multiples structures de coordination, la coordination européenne des luttes menées par les salariés du secteur de la santé et les populations reste à faire. Ce sont d’autres structures, parfois des associations européennes catégorielles (comme la Fédération européenne des médecins salariés), qui propagent à l’extérieur de leur pays les revendications des mobilisations en défense de la santé.

L’éclatement des bulles financières spéculatives (c’est-à-dire l’effondrement de ce que Marx appelait « le capital fictif ») et la récession (autrement dit la réduction des possibilités d’investir des capitaux à des taux jugés « rentables ») ont accéléré la recherche de nouveaux espaces de capitalisation. Dans la santé, cela conduit à un saut qualitatif de la « libéralisation » et à une accélération des « restructurations » pour « ouvrir au marché » un secteur qui était encore largement protégé. C’est « une politique internationale uniforme, dont les caractéristiques sont cohérentes. Les principales étapes en sont la commercialisation des services de santé (création du marché intérieur), le démantèlement du service de la santé publique et de la protection sociale (qui s’appuie sur son sous-financement, provoquant l’obsolescence des équipements et la réduction de la main-d’œuvre, l’élimination des services, le pillage des fonds publics d’assurance, etc.) et, enfin, la privatisation des services, caractérisée par le transfert des coûts au budget individuel du patient et de sa famille » (15).

La très grande majorité des directions syndicales dominantes ne prend pas assez d’ initiatives pour réagir à cette nouvelle situation, qui exige de rompre avec la routine ne serait-ce que pour défendre le droit des syndicats à exister. Car, comme l’indique l’exemple des privatisations des hôpitaux en Pologne, le capital n’a plus besoin de « partenaires » : la transformation des salariés en « auto entrepreneurs » — lorsqu’on leur impose des contrats commerciaux à la place des contrats de travail — les prive du droit de se syndiquer : la loi syndicale en Pologne n’autorise pas (à juste titre) les entrepreneurs à se syndiquer. Engluée dans l’idéologie du partenariat social, la CES se limite tout au plus à protester parce qu’elle n’est plus invitée à négocier au niveau européen.

C’est ce constat qui a conduit des militants politiques, associatifs et syndicaux à tenter de se regrouper à l’échelle européenne. En mai 2011, avec l’aide de l’Institut international de recherche et de formation (IIRE-IIRF) (16), à l’initiative du Nouveau parti anticapitaliste (France) et du Syndicat libre Août 80 (Pologne), une première conférence européenne en défense du service public de la santé a eu lieu à Amsterdam (17), en présence de militants venant d’Allemagne, de France, de Grande Bretagne, d’Irlande, de Pologne et de Suède. Il s’agissait d’échanger les expériences des luttes et de collectiviser les informations sur les attaques contre les services publics de santé et les rapports de force dans les différents pays.

Depuis lors, le mouvement a été élargi et plusieurs conférences européennes se sont tenues, en Pologne, en France, appelant notamment à des semaines d’action et de sensibilisation « pour le droit à la santé des peuples et contre le démantèlement des services publics de santé et leur marchandisation ».

Ce mouvement constitue un grand pas en avant. Regrouper des militants politiques, associatifs et des organisations syndicales à l’échelle européenne n’avait rien d’évident. L’histoire du mouvement ouvrier européen a créé des barrières entre les syndicats et les partis politiques, les expériences néfastes de soumission des syndicats à des partis staliniens et sociaux-démocrates pèsent encore, les capacités de mobilisation des uns et les autres diffèrent… Même si, on l’a vu, des luttes victorieuses en défense de la santé publique ont été menées par de tels regroupements (à Dresde, par exemple) et que des collectifs existent dans certains pays (« Notre santé en danger » en France ou « Keep our NHS public » en Grande-Bretagne, par exemple), les traditions ont la vie dure. Il est urgent de faire face aux attaques du capital contre le secteur public de la santé. Il est temps aussi de regrouper toutes les organisations prêtes à agir : les syndicats qui le veulent, les organisations politiques, les associations, les collectifs et les coordinations.

Plus d’informations sur le Réseau contre la privatisation et la commercialisation de la santé et de la protection sociale sur le site www.reseau-sante-europe.net

1. Hassenteufel P., Dalaye S., Pierru F., Robelet M. et Serre M., « La libéralisation des systèmes de protection maladie européens », Politique européenne n° 2, 2001/1, http://www.cairn.info/revue-politique-europeenne-2001-1-page-29.htm
2. Bräuninger D. et Böttcher B., « Revenue, competition, growth », EU-Monitor, 1 décembre 2011, p. 5. Ce rapport est disponible en anglais sous format PDF : http://www.expedition-d.de/PROD/DBR_INTERNET_DE-PROD/PROD0000000000281545/Revenue%2C+competition%2C+growth%3A+Potential+for+privatisation+in+the+euro+area.PDF;jsessionid=F9AC011C77F476E5C729A4460BAE9B93.srv-loc-dbr-de
3. Ibid., p. 15.
4. Le rapport (en polonais) de Janusz Morys, recteur de GUM, peut être consulté : http://www.rynekzdrowia.pl/Polityka-zdrowotna/Raport-GUMed-niepubliczne-szpitale-lecza-039-oplacalnych-039-pacjentow,120326,14.html
5. Alicja Katarzynska, Bulwersujacy raport : Selekcja chorych w szpitalach, 3 juin 2006, http://m.wyborcza.pl/wyborcza/1,105226,11854824,Bulwersujacy_raport__Selekcja_chorych_w_szpitalach.html
6. Cf. Anita Rzepka, « Marché du travail et ’’contrats poubelles’’ », Inprecor n° 579/580 de décembre 2011-janvier 2012.
7. Le contrat de commande (umowa zlecenie), où l’exécutant (ou un tiers qu’il mandate) s’engage à effectuer correctement un travail donné sans obligation du résultat. Ce type de contrat, sauf précision contraire, peut être dénoncé du jour au lendemain. L’entrepreneur est cependant tenu de respecter les règlements de la sécurité et de l’hygiène du travail et de payer les cotisations de sécurité sociale (sauf si l’exécutant est un étudiant de moins de 26 ans) et l’exécutant ne doit pas effectuer le travail sous la direction de celui qui passe la commande. De tels contrats peuvent être renouvelés indéfiniment sans être considérés comme un CDI.
8. Cf. Delavigne J. C. , Défendre le droit à la santé partout en Europe, Tout-est-à-nous ! du 14 juin 2012.
9. Benos A., La conférence européenne de la santé à Nanterre, Epohi, 28 mai 2012, http://www.epohi.gr/portal/koinonia/12026-2012-05-28-11-53-53&usg=ALkJrhg-l5j9D7VsyUTMSZ6TO93l9jmawQ
10. Le Monde du 15 juin 2012.
11. http://www.pentainvestments.com/about-private-equity
12. Le salaire moyen en Slovaquie était de 769 euros en 2010 (le salaire minimum en 2011 : 317 euros). Les médecins demandaient donc des salaires entre 1 153,50 et 2 307 euros…
13. Oravec P., vice-président de LUZ/LUP, Report on the Slovak Health Care Situation (October 2011 - May 2012), http://www.fems.net/France/Pages/Documents.aspx
14. Depuis 2009 la Roumanie a dû demander des emprunts au FMI, à la BM et à l’UE — 25 milliards d’euros en 2009 puis de nouveau 5 milliards en mars 2011. Les créditeurs ont alors exigé un « programme d’économies » : réduction de 25 % des salaires de la fonction publique, gel des retraites, hausse de la TVA de 19 % à 24 % ainsi que la « libéralisation » du marché du gaz, de l’électricité et de la santé.
15. Alexis Benos, op. cit.
16. L’Institut international de recherche et de formation (IIRF), basé à Amsterdam, a pour but de favoriser les recherches et la formation pour des militants et des chercheurs dans le monde. IIRF organise des cours, conférences et groupes d’étude, traitant de tous les sujets liés à l’émancipation des opprimé(e)s et exploité(e)s par le monde. Il accueille également régulièrement des conférences et des débats organisés en liaison avec d’autres forces progressistes. Voir : http://www.iire.org/
17. Cf. le dossier publié à l’issue de cette conférence dans Inprecor n° 573/574 de mai-juin 2011.
18. Lire en p. …
19. Le syndicat OZZPiP, avec le soutien solidaire du syndicat Août 80, avait animé un campement devant la Chancellerie du premier ministre (alors Jaroslaw Kaczynski) du 19 juin au 15 juillet 2007 à Varsovie, demeuré dans l’histoire sous le nom de « village blanc ». Les infirmières et sages-femmes de Pologne ont soutenu cette action par une grève tournante dans les hôpitaux de tout le pays. L’action a débuté lorsque Kaczynski a refusé de recevoir les représentantes de la profession qui luttaient pour une augmentation des salaires et contre la réforme de la santé, et que la délégation de l’OZZPiP a décidé d’occuper la Chancellerie jusqu’à au moment où elle serait reçue.
20. Vladimir Nieddu, « Construire un mouvement social européen dans la santé ! », Différent n° 35, juin-juillet-août 2012.
21. Rzeczpospolita du 5 juin 2012

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