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Les luttes pour la santé publique en Espagne

D 22 March 2015    


Les mobilisations pour une santé publique se sont considérablement renforcées ces dernières années en Espagne. C’est le résultat principalement des réformes – coupes et privatisations – menées tant par le gouvernement central que par ceux des Communautés Autonomes.

Par Carmen San José, 2014

Depuis les années 90, de telles luttes eurent déjà lieu en réponse aux politiques néolibérales qui à l’époque, comme c’est le cas également aujourd’hui, visent à faire du secteur de santé un marché lucratif.

Cependant, c’est à partir de 2011, lorsque les coupes budgétaires sont devenues plus brutales, que ces mobilisations prirent de l’importance: enfermements dans les hôpitaux, grèves indéfinies, manifestations massives. Les collectifs qui à Madrid ont participé à la Marée Blanche (MB) ont finalement obtenu après 15 mois de lutte le retrait du Plan de Soutenabilité du Système de Santé Publique madrilène et la démission du Conseiller de la Santé qui avait imposé ce plan.

Antécédents

Le Système National de Santé (SNS) en Espagne est un système décentralisé en 17 Services de Santé (SS), un pour chaque Communauté Autonome. Ce sont ces dernières qui sont compétentes en matière de services publics comme la santé, l’éducation et les services sociaux (enfance, aide à domicile et aux personnes âgées dépendantes, handicap, etc.). Les pensions et les allocations de chômage étant de la compétence du gouvernement central.

Les politiques appliquées tant par le parti socialiste comme par le parti populaire (conservateurs) ont consistées en d’énormes coupes des dépenses publiques. La diminution de l’investissement dans la santé a été de 7.000 millions d’euro ces trois dernières années.

Même si les coupes ont été particulièrement intenses ces dernières années, les privatisations ont quant à elles été planifiées antérieurement. Depuis la moitié des années nonante, les bases d’un système dans lequel la santé publique et la santé privée seraient en compétition a été jeté. C’est-à-dire que le “marché” a été introduit dans le SNS. L’objectif principal des centres de santés et des hôpitaux est devenu le contrôle des comptes et des dépenses de santé perdant ainsi de vue l’objectif de l’amélioration de la santé des patients.

Ces politiques ont changé le SNS; de citoyens et patients, nous sommes devenus clients; on est passé d’une santé publique et communautaire à une santé individuelle. La culture de la prévention et de la promotion de la santé est devenue la culture de la médicalisation de la vie quotidienne, impliquant une surconsommation des médicaments les plus modernes et de la technologie la plus avancée qu’elle soit ou non nécessaire pour la santé du patient.

La première loi qui initia les privatisations au sein du SNS – elle permettait la gestion au travers du droit marchand, comme pour n’importe qu’elle autre entreprise – fut approuvée en 1997. Ce fut également le début d’une forte contestation citoyenne. D’autres formules furent par la suite mises en place: fondations, consortium, concerts, PFI, etc. Elles permirent à des entreprises privées et à des multinationales d’assurances de faire leur rentrée au sein du SNS. Cela produisit d’importants transferts de fonds publics vers des entreprises qui géraient des hôpitaux. Evidemment, les excédents/bénéfices de ces entreprises quittaient les fonds publics reçus par les SS pour l’attention sanitaire.

Les mobilisations contre la loi 15/1997 et contre d’autres loi du même type n’ont pas été massives et puissantes et seules les personnes les plus impliquées pour une santé publiques sont sorties dans les rues. Les grands syndicats – UGT et CC.OO. – ainsi que les syndicats de médecins ne se sont pas opposés à la loi et aux modifications qu’elle entrainait. Il faut également signaler que la loi fut voté au Parlement tant par les socialistes que par le parti populaire. La loi fut donc approuvée par une ample majorité.

Durant la décennie qui suivit, de nouveaux mécanismes furent introduits visant la privatisation des centres de santé. Les plus utilisés de ces mécanismes furent les concessions pour travaux publics - similaires aux PFI du Royaume-Unis - et les concessions administratives, telles les collaborations public-privé ou PPP. Tous les services de santé furent impactés, même si dans certaines Communautés gouvernés par des socialistes, l’impact fut moindre et plus de centres de santé sont restés publics. D’un autre côté en Catalogne et au Pays Valencien, les privatisations furent plus nombreuses.

En dernier ressort, on ne peut comprendre les mobilisations des deux dernières années sans l’existence du Mouvement 15M, la contestation sociale la plus importante de ces trente dernières années selon de nombreuses personnes, lorsque les indigné.e.s campèrent durant des mois à la Plaza del Sol au centre de Madrid puis par la suite sur les places de nombreuses villes et villages de tout le pays. Ce mouvement a constitué une nouvelle forme d’intervention dans la vie publique, surtout de la part des jeunes et a développé une forte démocratie participative et une prise de décision plus horizontale en assemblées. Le leadership et l’autoritarisme furent rejetés se démarquant ainsi des grands syndicats et des partis politiques.

Politiques d’austérité versus coupes

En 2009, les dépenses publiques en santé représentaient 6,7% du Produit Intérieur Brut, c’est-à-dire 70.506 millions d’euro. Le total des dépenses de santé représentaient quant à elles 9,6% ou 100.872 millions d’euro. En 2012, suite aux ajustements “recommandés” par la Troïka, le gouvernement espagnol s’est compromis à couper 15.000 millions d’euro dans la santé et l’éducation en échange d’un prêt pour sauver les banques de la faillite. Les dépenses publiques en santé sont donc passées pour 2014 à 57.632 millions d’euro.

Tout cela fit retentir l’alarme. Car ces coupes brutales rendent impossibles la qualité du service et la sécurité des patients, ont fait baissé de 10% le nombre de professionnels de la santé (55.000 les 3 dernières années), leur salaire a diminué de plus de 5% et leurs conditions de travail se sont sensiblement dégradées.

A tout cela il faut ajouter le changement de modèle sanitaire mené à bien par le gouvernement conservateur (loi 16/2012). Auparavant, toute personne par le fait même d’habiter dans le pays avait accès aux soins de santé et à toutes les prestations du SNS. Mais depuis l’adoption de cette loi, l’accès aux soins est lié aux cotisations payées à la Sécurité Sociale par les travailleurs et travailleuses. Dès lors, quelqu’un qui ne travaille pas ou qui reçoit une allocation de chômage n’a pas de droit reconnu à l’assistance sanitaire, sauf s’il est parent (époux.se et enfants) d’un travailleur.

L’université et l’équité ont disparu du SNS car plus d’un million de personnes sont aujourd’hui exclues de l’attention médicale. Le co-paiement a également été introduit pour les pensionnés qui auparavant ne payaient pas leurs médicaments. Cela fait que 17% des pensionnés ne peuvent plus acheter les médicaments dont ils ont besoin pour se soigner.

Ces coupes dans la santé et l’éducation s’ajoutent aux baissent des années précédentes dans les salaires et les pensions et à la réforme du marché du travail qui a contribué aux licenciements massifs élevant le chômage à plus de 26% de la population active. C’est dans ce sombre contexte qu’on surgi les luttes les plus importantes contre les coupes et les privatisations dans les services sanitaires.

Les luttes en défense de la santé publique

Les mobilisations les plus importantes, massives et soutenue dans le temps ont eu lieu à Madrid. Elles ont également eu lieu dans les Communautés où les conservateurs et les nationalistes ont porté des politiques de privatisation.

Les fermetures des services d’urgence des centres de santé ont mobilisé fortement les voisins en Catalogne, Castille La Mancha ou en Pays valencien, arrivant souvent à empêcher ces fermetures. De même que la privatisation des hôpitaux en Catalogne, au Pays valencien et en Galice continue à mobiliser la citoyenneté.

Quelques caractéristiques de la Marée Blanche

Elle a surgi de manière spontanée par la mobilisation des travailleurs et travailleuses de la santé lorsque fut connu le plan de privatisation du 31 octobre 2102. Ils et elles s’enfermèrent dans les hôpitaux devant être privatisés, appelant leurs collègues et la population de Madrid à la mobilisation. La réponse fut immédiate et rapidement tous les grands hôpitaux et centre de santé furent occupés. Une grève indéfinie fut convoquée.

Ce mouvement auto-organisé n’était pas dirigé par des leaders syndicaux ou politiques. C’étaient les propres travailleurs de la santé, organisés en assemblées permanentes, qui prenaient les décisions de manière démocratique. Ainsi, les occupations et la grève purent durer plus de deux mois.

La citoyenneté fut intégrée au mouvement dès le premier jour et pris part activement aux assemblées et mobilisations de rue, formant dans chaque quartier des plateformes de défense de la santé publique. Cette unité a pu être atteinte par le fait que de larges couches de la population subissaient les politiques d’austérité et ont vu la nécessité de lutter pour un service public construit avec l’argent de toutes et tous. Avec le slogan “la santé n’est pas à vendre, elle se défend!”, la population appuya les professionnel en grève.

Après un an et demi de lutte, la Marée Blanche a réussi que les 6 hôpitaux et les 27 centres de santé madrilènes ne soient pas privatisés. Le co-paiement de 1€ par ordonnance a également été abandonné, il n’y aura pas de licenciements de travailleurs de la santé. Le Conseiller en Santé de la Communauté de Madrid a dû démissionner.

Aussi importante que cette victoire concrète, fut la victoire idéologique gagnée contre le gouvernement et son impact dans l’opinion publique. En effet, des années de recul dans la forme de pensée de gens avaient mené à une majorité absolue pour les gouvernements nationaux et madrilènes actuels. La nécessité de privatiser un service public à haute reconnaissance scientifico-technique pour qu’il soit durable dans les années à venir, avait fait du chemin dans les têtes. Les politiques néolibérales avaient fait leur travail pour convaincre. La gauche institutionnelle et les deux grand syndicats n’avaient rien entrepris pour que cela change.

Il nous reste encore beaucoup de choses à accomplir, et l’organisation au travers des nombreuses plateformes qui se sont créées et qui convergent donnant nom à la Marée Blanche est toujours solide et capable de continuer la lutte. Pour le moment du moins.

Carmen San José Pérez
Médecin de famille
Membre du Mouvement des Assemblées de Travailleur.euse.s de la Santé

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